Le Livre des Secrets Botaniques
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Chapitre IV — Ce que l'homme au livre avait vu.
— J'avais une clientèle fidèle. Des gens bien. Des gens qui venaient depuis des années, comme vous venez ici, j'imagine, dit-il avec un regard vers les deux adolescents. Et parmi eux, il y avait une femme. Mina. Soixante-deux ans, institutrice à la retraite. Elle venait chaque semaine pour son mélange de nuit : aubépine, valériane, et une pointe de houblon pour les nuits d'angoise. Je lui préparais depuis dix ans.
Il s'arrêta. Reprit.
— Un jour, elle ne vient plus. Une semaine. Deux. Je me dis : les gens ont leur vie. Et puis un mois plus tard, sa fille entre dans la boutique. Mina était morte. Pas de maladie grave — une chute bête, une nuit où elle s'était levée dans le noir. Et la fille me dit : ma mère avait arrêté votre mélange depuis des semaines. Elle prenait des somnifères à la place, ceux que son médecin lui avait donnés. Ils lui brouillaient les idées. Elle ne voyait plus rien la nuit.
Le silence dans Alma Verde était maintenant différent — plus lourd, habité.
— Ce n'est pas votre faute, dit Manuela doucement.
— Non, dit Andréa Voss. Mais c'est ma responsabilité. La responsabilité de n'avoir pas écrit ce que je savais. J'avais trente ans de savoir dans la tête, et pas une ligne sur papier. Si j'avais eu un livre — si Mina avait eu un livre — elle aurait peut-être su que la valériane et les benzodiazépines ne font pas bon ménage, et qu'on ne remplace pas l'une par l'autre sans transition.
Il posa la main sur la couverture du livre.
— Alors j'ai fermé la boutique. Pas pour toujours — pour écrire. Il m'a fallu sept ans. Sept ans de voyage, de vérification, de rencontres avec des apothicaires, des herboristes, des chamans au sens vrai du terme, des pharmaciens ethnobotanistes. Et ce livre contient tout ce que j'aurais voulu que chaque apothicaire ait sur son étagère. Pas pour vendre. Pour transmettre.
Manuela tendit enfin la main vers le livre. Elle l'ouvrit avec précaution.
Les pages étaient denses, illustrées de dessins botaniques à l'encre, avec des marges remplies de notes manuscrites. Chaque plante avait sa monographie : histoire, propriétés, contre-indications, associations conseillées, associations dangereuses. Et entre chaque chapitre, une recette de thé — pas une recette abstraite, mais une recette vivante, contextualisée. Pour les insomnies de septembre, quand la mélancolie revient avec les feuilles qui tombent. Pour les matins d'examen, quand le corps tremble et que l'esprit a besoin d'un appui solide.
— C'est magnifique, dit Manuela. Sa voix était différente maintenant — moins apothicaire, plus femme.
— Regardez la page cent-quarante-trois, dit Andréa Voss.
Elle tourna les pages. S'arrêta.
La page cent-quarante-trois s'intitulait : Le Thé Blanc de l'Attention. Et sous le titre, en épigraphe : Les grandes âmes voient loin, parce qu'elles prennent le temps de s'arrêter.
Manuela leva les yeux.
— C'est vous qui avez écrit ça ?
— C'est un vieux proverbe, dit Andréa Voss. Mais je l'ai fait mien. Parce que c'est ce que j'ai appris : voir loin, ça ne veut pas dire courir vite. Ça veut dire être immobile au bon moment. Comme les grandes plantes. Comme les vieux arbres.
Eddie, qui avait écouté sans un mot depuis plusieurs minutes — ce qui était pour lui un exploit remarquable — dit soudain :
— C'est pour ça que vous faites la tournée des apothicaires. Vous voulez pas juste vendre votre livre. Vous voulez qu'il vive dans les bons endroits.
Andréa Voss le regarda. Vraiment le regarda.
— Vous avez quel âge ?
— Dix-sept ans.
— Vous avez l'intelligence de quelqu'un qui en a trente. Ne la perdez pas.
Eddie rosit jusqu'aux oreilles mais ne dit rien — preuve que le compliment était tombé juste.