L'Horreur de la Vieille des Monts Noirs
Description
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La Maison de la Vieille des Monts Noirs
Partie I — La mauvaise route
Je me souviens encore de cette nuit comme d’une plaie ouverte. Il m’arrive de me réveiller en sursaut, les draps trempés, avec dans la bouche ce goût de métal et de graisse rance qui ne m’a jamais vraiment quitté. Les policiers m’ont demandé cent fois de raconter ce qu’il s’était passé. Les médecins aussi. Ma famille, mes amis, les journalistes… Tous voulaient comprendre. Mais comment expliquer l’inexplicable ? Comment mettre des mots sur une nuit qui semble sortie d’un cauchemar malade ?
Je m’appelle Ibrah. J’étais dans la voiture. Nous étions cinq.
Farouk conduisait. Roxame était à l’avant, les pieds sur le tableau de bord malgré les protestations de Farouk. À l’arrière, il y avait Sara, Djamal et moi. Nous revenions d’une fête organisée dans un coin perdu à l’est de Lyon, dans un lieu loué pour l’occasion, une vieille bâtisse rénovée en salle événementielle, entourée de champs et de petits bois. On avait ri, dansé, bu — pas au point de ne plus tenir debout, mais assez pour avoir cette légère ivresse joyeuse qui rend la route du retour plus légère.
Il devait ĂŞtre un peu plus de deux heures du matin.
La musique crachait encore faiblement dans l’habitacle. Sara chantonnait sans connaître les paroles. Djamal envoyait des messages avec l’écran de son téléphone qui lui éclairait le visage par à -coups. Roxame racontait une histoire qui n’avait ni début ni fin, ponctuée de rires nerveux. Moi, je regardais les lumières disparaître derrière nous en me disant que cette soirée finirait comme toutes les autres : un retour tardif, quelques moqueries, du sommeil jusqu’à midi, puis plus rien.
Je me trompais.
Au début, personne n’a vraiment remarqué qu’on avait quitté l’itinéraire.
Le GPS s’était mis à buguer depuis une dizaine de minutes. Le réseau sautait sans arrêt. Farouk, sûr de lui comme toujours, avait dit :
— T’inquiète, je connais. Ça va nous faire couper.
Personne n’a insisté. Dehors, les routes devenaient de plus en plus étroites. Les maisons s’espaçaient. Les lampadaires avaient disparu. À la place, il n’y avait plus que l’obscurité, épaisse, presque matérielle, et la lueur des phares qui déchiraient des morceaux de campagne morte.
J’ai commencé à me redresser.
— Farouk… t’es sûr, là ?
— Oui, oui.
Mais sa voix avait perdu un peu de son assurance.
On roulait maintenant entre des rangées d’arbres tordus qui semblaient se refermer sur la route. Par moments, le faisceau des phares révélait un vieux muret en pierre, une cabane effondrée, un champ envahi de brouillard. Tout avait l’air abandonné depuis des années. Même le silence dehors paraissait anormal. Pas un insecte, pas un chien, pas le moindre souffle de vent.
Puis le moteur a toussé.
Un bruit sec. Un Ă -coup.
Farouk a juré.
La voiture a ralenti d’un coup, comme si quelque chose la retenait par l’arrière. Une seconde plus tard, le tableau de bord s’est illuminé d’un chapelet de voyants rouges. Le moteur a encore gémi, puis il est mort.
On s’est immobilisés sur le bas-côté, au milieu de nulle part.
— C’est quoi ce délire ? a lâché Roxame.
Farouk a essayé de redémarrer. Une fois. Deux fois. Trois fois. Rien. Juste un claquement vide, sinistre, et le ronronnement désespéré d’une batterie qui peinait.
Le silence est tombé d’un bloc.
Je me souviens d’avoir regardé dehors. La nuit avalait tout. Même les arbres semblaient flotter dans une brume basse, grise, qui rampait sur les fossés.
— Y a du réseau ? ai-je demandé.
Sara a regardé son téléphone.
— Rien.
— Moi non plus, a dit Djamal.
— Super, a marmonné Farouk.
On est sortis de la voiture, d’abord pour se dégourdir les jambes, ensuite parce qu’à cinq, coincés dans cet habitacle glacé, la panique aurait fini par monter trop vite. L’air dehors était humide, froid, chargé d’une odeur de terre trempée… et d’autre chose. Une odeur plus lourde, plus organique, qui m’a rappelé brièvement l’arrière d’une boucherie en été.
Farouk a ouvert le capot. Il n’y connaissait rien, moi non plus, mais on a quand même fait semblant de regarder. Derrière nous, Sara se frottait les bras. Roxame balayait la route avec la lampe de son téléphone. Djamal, lui, essayait encore d’attraper du réseau en levant son portable vers le ciel noir comme si ça pouvait changer quoi que ce soit.
C’est Sara qui l’a vue la première.
— Euh… vous la voyez, là ?
On s’est tous retournés.
Au bout de la route, à une trentaine de mètres peut-être, une silhouette avançait vers nous.
Au début, je n’ai distingué qu’une forme sombre, voûtée, petite, avançant lentement dans la lumière des phares. Puis elle est entrée complètement dans le faisceau.
C’était une vieille femme.
Très vieille.
Elle portait un long manteau gris taché, serré à la taille par une corde. Ses cheveux blancs, maigres, pendaient autour de son visage comme des filaments mouillés. Sa peau était si ridée qu’on aurait dit du papier froissé collé sur des os. Mais ce n’était pas ça le pire.
Le pire, c’était son sourire.
Un sourire large, calme, presque tendre, qui ne collait pas du tout avec ses yeux. Ses yeux semblaient fixes, vitreux, comme ceux d’un animal qui observe avant d’attaquer.
— Vous êtes perdus ? a-t-elle demandé d’une voix douce.
Sa voix était étonnamment claire.
Farouk a répondu avant tout le monde, comme pour reprendre le contrôle :
— On est en panne. On n’a pas de réseau.
Elle a hoché la tête, comme si tout cela était parfaitement normal.
— Ma maison est un peu plus loin. Venez. Vous pourrez téléphoner. Il ne faut pas rester ici la nuit.
Je ne sais pas pourquoi cette phrase m’a glacé plus que le reste.
Il ne faut pas rester ici la nuit.
Comme si le problème n’était pas la panne. Comme si la route elle-même était dangereuse.
— On peut attendre ici, a dit Roxame, méfiante.
La vieille a tourné la tête vers elle lentement.
— Vous pouvez, bien sûr. Mais le brouillard monte. Et la route n’est pas sûre.
À cet instant, j’ai senti quelque chose me nouer le ventre. Pas une vraie raison. Juste un instinct brut. Celui qui vous murmure de partir en courant avant même de savoir pourquoi. Mais autour de moi, la fatigue, le froid et l’absence de réseau pesaient plus lourd que la peur.
Farouk a refermé le capot.
— On va pas passer la nuit ici. On va chez elle, on appelle un dépanneur, et on se casse.
Personne n’a protesté. Même moi, je me suis tu. Peut-être parce qu’une part de moi refusait encore de croire qu’un danger pouvait réellement exister dans cette scène absurde : cinq jeunes perdus, une voiture en panne, une vieille femme serviable.
On a pris nos affaires, verrouillé la voiture, puis on l’a suivie.
Sa maison n’était pas visible depuis la route. Il fallait passer par un chemin étroit bordé de ronces noires et d’arbres sans feuilles. À mesure qu’on avançait, l’odeur étrange devenait plus forte. Cette odeur de viande, de gras chaud et de pourriture masquée par quelque chose de sucré.
Quand la maison est apparue, j’ai senti Sara s’arrêter à côté de moi.
C’était une grande bâtisse en pierre, mangée par le lierre, avec un toit affaissé d’un côté et des volets pendants. Une seule lumière brillait à une fenêtre du rez-de-chaussée. Le reste n’était qu’ombre.
La vieille a poussé la porte sans difficulté.
— Entrez, mes enfants.
L’intérieur était plus chaud que je m’y attendais. Un feu crépitait dans une cheminée énorme. Le salon était encombré de meubles anciens, de bibelots poussiéreux, de cadres accrochés de travers. Il y avait partout des napperons jaunis, des chandeliers, des rideaux épais qui semblaient absorber la lumière. L’air était étouffant. Il sentait la cannelle, le bouillon… et quelque chose de profondément mauvais, caché derrière.
— Asseyez-vous, a dit la vieille. Vous devez avoir faim.
Elle ne nous a même pas demandé si on voulait manger. Elle l’a affirmé comme une évidence.
Avant qu’on puisse répondre, elle a disparu dans un couloir sombre à l’arrière de la maison.
— Vous trouvez pas ça bizarre ? ai-je murmuré.
— Si, a soufflé Sara.
— Grave, a ajouté Roxame.
Mais Farouk faisait déjà le tour de la pièce.
— Y a un téléphone quelque part.
Djamal s’était approché d’une étagère couverte de photos. Il en a décroché une.
— Venez voir ça.
On s’est rassemblés autour de lui.
Sur la photo, la vieille apparaissait plus jeune. Enfin… moins vieille. Mais c’était bien elle. Je l’aurais reconnue à son sourire. Elle posait devant la maison avec plusieurs personnes alignées autour d’elle. Des hommes. Des femmes. Des enfants. Certains étaient élégamment habillés. D’autres avaient l’air de simples voyageurs. Le plus troublant, c’était qu’aucun ne souriait. Ils avaient tous cet air figé, presque absent, comme si quelqu’un leur avait demandé de tenir une pose interminable.
— C’est sa famille ? a demandé Sara.
— Ou des gens de passage, ai-je dit sans réfléchir.
Personne n’a répondu.
La vieille est revenue avec un grand plat fumant, puis avec une marmite qu’elle a déposée sur la table. L’odeur a aussitôt rempli la pièce. Une odeur riche, profonde, délicieuse, comme un ragoût mijoté pendant des heures. Mon estomac s’est serré.
— Mangez, a-t-elle dit. Ça vous fera du bien.
Il y avait des morceaux de viande brune, tendres, nappés d’une sauce épaisse. Avec la faim, le froid et la fatigue, on a craqué presque immédiatement. La vieille nous a servis elle-même, en nous observant avec un calme qui me mettait mal à l’aise.
Le premier morceau a fondu dans ma bouche.
C’était excellent.
Trop excellent.
Une viande incroyablement tendre, presque sucrée, avec une texture différente de tout ce que j’avais mangé jusque-là . Farouk a levé les sourcils.
— Putain… c’est quoi ?
La vieille a souri.
— Une vieille recette de famille.
Roxame a ri nerveusement.
— Vous nous direz pas quelle viande c’est, hein ?
— Vous aimez ? a demandé la vieille.
On ne savait plus quoi répondre.
Je mangeais, mais chaque bouchée me rendait plus mal. Pas à cause du goût. À cause de cette sensation grandissante que quelque chose clochait. Sur la table, il y avait des couverts dépareillés, des assiettes anciennes aux motifs fanés, et au milieu, un chandelier où la cire avait coulé comme une peau fondue. Sur les murs, les cadres semblaient nous observer. Dans un coin, une porte entrouverte donnait sur un couloir plongé dans le noir.
Et la vieille ne mangeait pas.
Elle nous regardait seulement.
Ses yeux allaient de visage en visage, lents, patients, presque gourmands.
Puis elle a dit :
— Je vais chercher de quoi appeler pour votre voiture.
Elle s’est levée. Son fauteuil a grincé. Elle a pris une lampe à huile sur la commode et s’est enfoncée dans le couloir.
On l’a entendue marcher quelques secondes.
Puis plus rien.
Un silence lourd s’est installé.
— Elle est chelou, a murmuré Djamal.
— Sans blague, a répondu Roxame.
Sara avait posé sa fourchette. Elle avait pâli.
— Je sais pas pourquoi… mais j’ai plus faim.
Moi non plus.
Farouk s’est levé.
— Bon. On regarde si y a un téléphone fixe quelque part et on se barre dès qu’on peut.
On a attendu encore une minute. Puis deux. Aucun bruit. Pas de pas. Pas de voix. Pas de porte qui claque. Comme si la vieille s’était dissoute dans la maison.
— Elle est passée où ? a demandé Sara.
Personne n’a répondu.
On a commencé à fouiller.
Le salon donnait sur une salle à manger et sur un long couloir. Les planches du parquet grinçaient à chaque pas. Plus on avançait, plus la maison semblait grande. Et plus elle semblait vieille. Pas vieille comme une maison de campagne ordinaire. Vieille comme un lieu qui a trop vu, trop gardé, trop avalé.
Djamal a ouvert une porte sur une pièce minuscule remplie de bocaux. Des dizaines. Peut-être des centaines. Ils contenaient des conserves troubles, des légumes noircis, des choses pâles flottant dans un liquide jaunâtre. Il a refermé aussitôt.
Farouk essayait d’allumer les interrupteurs, mais un sur deux ne fonctionnait pas. Roxame regardait sous des piles de papiers, dans les tiroirs, derrière un secrétaire vermoulu. Sara restait près de moi, de plus en plus nerveuse.
Puis Roxame a dit :
— Je vais voir dans la cuisine.
Elle a pris la lampe de son téléphone et s’est éloignée dans le fond du couloir.
Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai eu envie de la retenir.
Je ne l’ai pas fait.
Les secondes ont passé. Longues. Épaisses.
On entendait le feu crépiter loin derrière nous, et le vieux bois travailler sous le froid.
Puis il y a eu un bruit.
Un couvercle métallique qu’on soulève.
Un silence.
Et un cri.
Un vrai cri. Brut. Déchiré. Si violent qu’il m’a traversé le ventre comme une lame.
— ROXAME ! ai-je hurlé.
On s’est précipités vers la cuisine.
Je suis arrivé presque en même temps que Farouk. La porte battait encore contre le mur. La pièce puait la graisse, le sang et les herbes bouillies. Sur la grande table de bois, il y avait des couteaux, des hachoirs, des torchons brunis. Au centre, une énorme marmite était ouverte.
Roxame était recroquevillée devant, les mains sur la bouche, incapable de parler.
J’ai regardé dans la marmite.
Et le monde s’est renversé.
Ce n’étaient pas des restes d’animaux.
Au milieu du bouillon gras flottaient des morceaux d’être humain. Une main coupée, les doigts recroquevillés comme si elle essayait encore d’agripper quelque chose. Un morceau de visage sans yeux. Des os sciés net. Une oreille. Des plaques de peau blanchie par la cuisson. Et, remontant doucement à la surface dans un bruit visqueux, quelque chose qui ressemblait à une mâchoire.
Sara a vomi immédiatement.
Djamal s’est mis à jurer sans reprendre son souffle.
Farouk a reculé comme s’il venait d’être frappé.
Roxame a tourné la tête vers nous, le visage décomposé.
— C’était… c’était ça… on a mangé ça…
Puis elle s’est figée.
Ses yeux se sont levés derrière moi.
Je n’oublierai jamais l’expression sur son visage. Une terreur si absolue qu’elle en devenait presque vide.
Très lentement, je me suis retourné.
Elle était là .
Dans l’embrasure de la porte.
Mais ce n’était plus vraiment la vieille femme.
Sa peau semblait s’être fendue par endroits comme un vieux tissu humide. Son dos s’était ouvert en une masse bossue parcourue de mouvements organiques. Son bras gauche était démesurément long, terminé par des doigts fins et noirs, semblables à des pattes d’araignée. Son visage pendait de travers, moitié humain, moitié autre chose : la bouche trop large, les joues fendillées, une mâchoire animale surgissant sous les traits de vieille femme comme si deux créatures partageaient la même chair. Son œil droit restait humain, pâle, laiteux. Le gauche brillait, jaune et humide, comme celui d’une bête tapie dans un terrier.
Quand elle a souri, sa peau s’est déchirée jusqu’à l’oreille.
Et dans cette bouche, il y avait trop de dents.