Racisme et Football : Un Miroir de Notre Histoire
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Le 6 juillet 2026, quelques minutes après la victoire de la France face au Paraguay en huitième de finale, une sénatrice paraguayenne du nom de Celeste Amarilla publie un message sur X visant Kylian Mbappé. Elle le compare à un singe, elle raille sa mère, elle réduit un joueur à une caricature raciste vieille de plusieurs siècles. L'ONU réagit, la fédération française porte plainte, le parquet ouvre une enquête. Mais ce qui frappe surtout, c'est que cet épisode n'a rien d'isolé. Il s'inscrit dans une longue lignée d'incidents qui traversent toute l'histoire de la Coupe du monde, et plus largement du football mondial. Ce jour-là , un commentateur serbe avait déjà affirmé que les joueurs noirs n'avaient pas la concentration nécessaire pour tenir un match entier. Quelques jours plus tôt, un ancien international allemand avait qualifié le football africain de sauvage. Et selon les propres services de modération de la FIFA, plus de quatre-vingt-neuf mille publications injurieuses ont été recensées pendant la seule phase de groupes de cette édition 2026, dont onze pour cent à caractère explicitement raciste. Treize fois plus qu'au Qatar en 2022. Le sport qui prétend unir les peuples reste, encore aujourd'hui, un miroir grossissant des haines qu'il est censé dépasser.
Pour comprendre pourquoi ces scènes se répètent avec une telle régularité, il faut remonter bien avant la création de la Coupe du monde elle-même, jusqu'aux laboratoires scientifiques du dix-neuvième siècle. C'est à cette époque que se développe l'anatomie comparée, une discipline qui prétend classer les êtres humains en races hiérarchisées. Les chercheurs de l'époque disséquent, mesurent, comparent, et cherchent obsessionnellement à établir un lien de proximité entre les personnes noires et les singes, pendant que la prétendue race blanche serait, elle, définitivement à part, définitivement supérieure. Cette pseudo-science coloniale, censée légitimer l'esclavage puis la colonisation, ne disparaît jamais vraiment. Elle se transforme. Elle infiltre les stades. Le cri de singe qui résonne encore aujourd'hui dans certaines tribunes n'est pas une simple provocation de supporter énervé. C'est la résurgence, quasiment intacte, d'un discours d'animalisation vieux de deux siècles, dont l'origine se trouve dans les mêmes justifications qui ont servi à déporter des millions d'Africains vers les Amériques.
Le football professionnel commence à porter ces stigmates dès qu'il se mondialise. Dans les années 1970 et 1980, en France, à la télévision, on montre des images de joueurs d'origine africaine du FC Nantes en train de descendre d'un arbre, comme un running gag. Personne ne s'en émeut vraiment à l'époque. En Italie, dans les années 1990, des joueurs comme Marcel Desailly ou Paul Ince deviennent des cibles récurrentes de cris de singe dans les stades de Serie A. Plus tard, ce sera Mario Balotelli, né en Italie de parents ghanéens, qui subira le même sort presque à chaque déplacement. En France, en 2008, le défenseur Abdeslam Ouaddou est insulté pendant tout un match par un supporter du FC Metz, au point de perdre son sang-froid à la mi-temps. La même année, à Grenoble, c'est Frédéric Mendy qui fait l'objet de cris de singe. Ces incidents ne sont presque jamais isolés à un club ou à un pays. Ils traversent l'Europe entière, des Pays-Bas à la Pologne, de la Serbie à Chypre, révélant un racisme structurel qui dépasse largement le comportement de quelques individus marginaux.
Mais l'épisode le plus politiquement lourd de cette histoire reste sans doute l'exclusion de l'Afrique du Sud. Dès 1948, le pays institutionnalise la ségrégation raciale avec l'apartheid. Le football, pourtant considéré comme le sport du peuple noir sud-africain, devient un instrument de la domination blanche. Deux fédérations rivales s'affrontent alors, l'une ouvertement raciste, l'autre issue de la fusion des communautés bantoue, métisse et indienne, farouchement opposée à la ségrégation. La FIFA finit par trancher en excluant l'Afrique du Sud de ses rangs en 1974, rejoignant ainsi le Comité international olympique, qui l'avait déjà bannie quatre ans plus tôt. Cette mise au ban sportive dure près de deux décennies. Elle participe, aux côtés d'autres boycotts internationaux, à isoler diplomatiquement le régime sud-africain et à accélérer, indirectement, sa chute. Il faudra attendre la fin de l'apartheid en 1991 et l'élection de Nelson Mandela pour que l'Afrique du Sud retrouve sa place dans le concert international, jusqu'à accueillir elle-même la Coupe du monde en 2010, un symbole d'une puissance rare.
Ce qui rend cette histoire particulièrement vertigineuse, c'est de constater à quel point elle continue de se répéter presque à l'identique, plus de trente ans après la fin officielle de l'apartheid. En 2024, lors de la Copa América, le défenseur canadien Moïse Bombito reçoit entre mille et deux mille commentaires haineux après un simple tacle sur Lionel Messi. En 2026, c'est au tour de Kylian Mbappé, capitaine de l'équipe de France et l'un des footballeurs les plus célèbres au monde, d'être visé par une élue paraguayenne qui recycle sans le moindre filtre les images coloniales les plus anciennes. Entre-temps, des figures politiques comme Christiane Taubira en France, Cécile Kyenge en Italie, ou Barack Obama aux États-Unis, ont elles aussi été comparées à des singes dans des caricatures ou des montages, preuve que ce stéréotype ne reste pas cantonné aux tribunes de stade, mais infuse bien plus largement l'espace public.
Face à cette persistance, la question qui se pose n'est plus vraiment de savoir si le racisme existe dans le football, la réponse est connue depuis longtemps, mais de comprendre pourquoi les sanctions, les communiqués de condamnation et les gestes symboliques ne suffisent jamais à l'endiguer. Certains observateurs pointent un racisme structurel du sport moderne, qui dépasse largement les injures isolées d'un supporter ou d'une élue provocatrice. Le sport reproduit, à son échelle, les rapports de force hérités de l'histoire coloniale, entre les nations qui exportent des joueurs et celles qui les consomment, entre les récits héroïques réservés à certains et les stéréotypes animalisants réservés à d'autres, souvent selon la même ligne de couleur qu'il y a deux siècles.
La Coupe du monde se veut la plus grande célébration populaire de la planète, un moment où des millions de personnes de toutes origines se retrouvent autour d'une même passion. Mais chaque édition, ou presque, vient rappeler que cette unité reste fragile, et que sous le vernis du spectacle sportif subsiste une mémoire raciale que ni les trophées ni les hymnes ne suffisent à effacer.