Amour Bleu : Entre Illusion et Réalité
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1. Une vie qui lui ressemblait
Bianca avait cette vie qu'on regarde parfois avec un pincement de jalousie discret, sans savoir qu'elle avait mis des années à la construire. Un appartement lumineux, une famille aimante à quelques rues de là, et un groupe d'amies soudé comme une deuxième famille : Mei, la plus posée du groupe, brillante scientifique ; Jade et Amara, les deux inséparables au rire contagieux ; Camille et Léa, toujours partantes pour une soirée improvisée. Cinq filles, cinq caractères, une amitié à toute épreuve.
Et puis il y avait Thomas.
Thomas et Bianca formaient ce genre de couple qu'on décrit comme fusionnel sans que ça sonne étouffant. Ils se complétaient sans se dévorer, se soutenaient sans jamais s'effacer l'un pour l'autre. Trois ans qu'ils étaient ensemble, et Bianca se surprenait encore à sourire toute seule en pensant à lui.
Tout allait bien. Trop bien, peut-être, pour que ça dure sans un grain de sable.
2. L'inconnu bleu
Elle le rencontra un soir d'automne, dans un parc presque désert, alors qu'elle rentrait tard d'un dîner entre amies. Il était assis sur un banc, seul, la tête penchée vers le ciel comme s'il cherchait quelque chose entre les étoiles.
Il n'avait rien d'effrayant. Juste... différent. Sa peau avait cette teinte bleue profonde, presque nacrée sous la lumière des lampadaires, mais ses traits étaient d'une beauté troublante, presque déroutante de perfection. Il leva les yeux vers elle et sourit, comme s'il l'attendait.
« Tu ne vas pas crier ? » demanda-t-il, amusé.
Bianca resta interdite un instant, puis, sans trop savoir pourquoi, s'assit à côté de lui.
« Devrais-je ? »
Il rit — un rire clair, sincère, presque enfantin. « La plupart des gens le font. »
Ils parlèrent pendant des heures cette nuit-là. Il s'appelait Kael. Il ne dit pas d'où il venait, et elle ne demanda pas tout de suite. Ce qui la frappa surtout, c'est à quel point il était drôle — d'un humour vif, décalé, qui la faisait rire aux larmes sans effort. Il bougeait avec une grâce étrange, agile comme s'il ne pesait rien, et il semblait absorber chaque détail du monde autour de lui avec une curiosité insatiable.
« Je veux savoir ce que ça fait, » lui confia-t-il à un moment, plus sérieux. « D'être parmi vous. Les humains. »
Bianca ne sut pas quoi répondre. Alors elle fit la seule chose qui lui sembla juste : elle lui proposa de le revoir.
Elle ne le dit à personne, au début. Pas même à Thomas. Ce secret-là lui appartenait, à elle et à cet inconnu bleu qui riait comme personne.
3. La découverte
Pendant des semaines, Bianca mena une double vie sans s'en rendre vraiment compte. Le jour, elle était la même — attentionnée avec Thomas, présente pour ses amies, appliquée à son travail. Le soir, dès qu'elle le pouvait, elle rejoignait Kael dans ce même parc, ou parfois chez elle quand Thomas partait en déplacement.
Avec Kael, tout semblait plus léger. Il ne connaissait pas la tristesse — du moins, il ne la montrait jamais. Il posait des questions sur tout : pourquoi les humains pleuraient de joie, pourquoi ils gardaient des objets sans valeur "pour les souvenirs", pourquoi ils avaient peur de la solitude alors qu'ils vivaient entourés. Bianca essayait de répondre du mieux qu'elle pouvait, et lui l'écoutait avec une attention presque dévorante, comme si chaque mot était un trésor.
Mais un soir, tout bascula.
Kael était venu la retrouver chez elle, plus tôt que prévu. Bianca était encore sous la douche quand Mei arriva à l'improviste, un double des clés en main pour récupérer un livre qu'elle avait prêté. Elle entra sans frapper — une habitude entre elles — et se figea net dans le salon.
Kael était assis sur le canapé. Sa peau avait perdu sa teinte habituelle par endroits, laissant apparaître un bleu presque électrique, plus intense, plus visible qu'à l'ordinaire. Il semblait aussi surpris qu'elle.
« Euh... » fut tout ce que Mei parvint à dire.
Bianca sortit de la salle de bain en toute hâte, les cheveux encore mouillés, et comprit immédiatement la situation. Elle s'attendait à un cri, une fuite, une panique. Au lieu de ça, Mei s'approcha lentement, fascinée plus qu'effrayée.
« Tu es... » commença-t-elle.
« Kael, » répondit-il simplement, avec ce sourire désarmant qui semblait pouvoir apaiser n'importe qui. « Enchanté. »
Les autres filles furent mises au courant dans les jours qui suivirent. Contrairement à ce que Bianca redoutait, aucune ne prit peur. Jade et Amara le trouvèrent immédiatement hilarant ; Camille et Léa furent conquises par sa gentillesse. Mei, elle, plus rationnelle, plus scientifique dans l'âme, posa mille questions — d'où il venait, comment il avait atterri ici, ce qu'il était capable de faire.
Kael répondait à tout avec patience, sans jamais se sentir jugé ou disséqué. Il aimait qu'on s'intéresse à lui.
Ce fut Mei qui, la première, évoqua l'idée d'un endroit sûr — un bunker, discret, où Kael pourrait être en sécurité, loin des regards, tout en continuant à voir Bianca aussi souvent qu'il le voulait.
« On veut juste te protéger, » lui dit-elle. « Et comprendre, un peu, ce que tu es. »
Kael accepta à une seule condition : que ce ne soit jamais une cage.
4. La maison des plaisirs
Le bunker se trouvait juste sous la maison de Bianca — un accès dissimulé derrière un panneau du sous-sol, aménagé en quelques semaines grâce aux contacts de Mei et de son équipe de recherche. Ce qui aurait pu ressembler à une prison froide devint, sous l'impulsion de Kael, tout autre chose.
Il rencontra d'autres résidents là-bas — des êtres aux caractéristiques similaires aux siennes, venus d'ailleurs eux aussi, chacun avec ses particularités. Avec eux, il retrouva une forme de communauté, de légèreté. Il se mit à appeler l'endroit "la maison des plaisirs", en riant à chaque fois qu'il prononçait ce nom, sachant très bien l'effet comique que ça produisait.
Sa relation avec Bianca ne changea pas pour autant. Elle descendait le voir quand elle le voulait, parfois tous les jours, parfois pour de longues soirées à rire et parler jusqu'à l'aube. Lui montait rarement à la surface désormais — il n'en avait plus vraiment besoin, disait-il, tant qu'elle venait.
Un soir, elle décida de présenter Kael à Thomas.
Elle appréhendait cette rencontre plus que tout autre chose. Mais contrairement à ses craintes, Thomas ne montra aucune jalousie, aucune méfiance. Il serra même la main de Kael avec un sourire amusé.
« Alors c'est toi, le fameux ami bleu, » dit-il.
« Et toi le fameux copain qui a de la chance, » répondit Kael du tac au tac.
Les deux hommes se chamaillèrent presque immédiatement, dans une complicité étrange et immédiate, faite de piques amicales et de fous rires. Bianca les regarda, soulagée, presque émue. Sa vie semblait tenir en équilibre parfait : son amour pour Thomas, son amitié précieuse avec Kael, ses amies, sa famille.
Elle ne se doutait pas encore que cet équilibre était sur le point de se fissurer.
5. L'arrivée de Yuna
Mei avait une sœur cadette, Yuna, qui vivait à l'étranger pour ses études. Quand elle annonça son retour en ville pour quelques mois, tout le groupe s'en réjouit — sauf que personne n'avait anticipé l'effet qu'elle allait produire.
Yuna était belle, sûre d'elle, et n'avait aucun scrupule à le montrer. Dès la première soirée où elle rencontra le groupe au complet, elle remarqua Thomas — et ne s'en cacha pas.
Au début, Bianca n'y prêta pas attention. Un compliment un peu appuyé, un regard qui s'attardait, rien d'alarmant en soi. Mais les semaines passant, Yuna se fit plus présente. Elle « tombait » régulièrement sur Thomas en ville, l'invitait à des événements sous prétexte de mieux connaître les amis de sa sœur, riait un peu trop fort à ses blagues, même devant Bianca.
« Elle est comme ça avec tout le monde, » avait tenté de minimiser Mei, gênée par le comportement de sa sœur.
Mais Bianca voyait bien que ce n'était pas le cas.
Un soir, n'y tenant plus, elle en parla directement à Thomas.
« Je n'aime pas comment elle se comporte avec toi, » lui dit-elle, la voix posée mais tendue. « J'aimerais que tu la voies moins. »
Thomas, surpris par sa fermeté, accepta sans discuter. Il n'avait jamais rien remarqué d'ambigu de son côté — pour lui, Yuna n'était que la sœur d'une amie, rien de plus. Il promit de garder ses distances.
Mais Yuna, elle, n'avait pas dit son dernier mot.
6. Le doute
Les jours suivants, Bianca commença à remarquer des messages que Thomas recevait et auxquels il ne répondait jamais devant elle. Des sorties de dernière minute, expliquées vaguement par "un truc entre amis". Elle sentait, sans preuve concrète, que Thomas et Yuna continuaient à se voir, malgré sa demande.
Elle ne l'accusa pas directement — elle n'avait rien de solide, seulement cette intuition qui lui rongeait le ventre. Elle descendit voir Kael plus souvent que d'habitude cette semaine-là, cherchant dans sa présence un peu de légèreté pour oublier ce poids.
Ce qu'elle ignorait, c'est que Thomas voyait effectivement Yuna en cachette — non pas pour la retrouver comme elle le craignait, mais parce que Yuna insistait, s'imposait, et qu'il ne savait pas comment couper court sans faire d'esclandre. Il ne céda jamais à ses avances, fidèle à Bianca envers et contre tout, partageant avec elle les mêmes passions, la même façon de voir les choses qui les avait rapprochés depuis le début. Mais il tut ces rencontres, pensant maladroitement épargner Bianca d'une dispute inutile.
Un soir, elle le sut. Une amie commune l'avait vue avec Yuna dans un café, en pleine discussion animée.
Le monde de Bianca vacilla.
Elle ne dit rien à Thomas ce soir-là. Elle descendit directement au bunker, les larmes aux yeux, et trouva Kael en train de plaisanter avec un autre résident. Dès qu'il la vit, son sourire s'effaça.
« Hé, » dit-il doucement, s'approchant. « Qu'est-ce qui se passe ? »
Elle s'effondra en larmes, incapable de formuler une phrase entière.
7. Ce qui n'aurait jamais dû arriver
Kael la prit dans ses bras sans poser de questions, la laissant pleurer contre lui aussi longtemps qu'elle en avait besoin. Quand elle retrouva enfin son souffle, elle lui raconta tout — Yuna, le café, la promesse trahie.
« Il t'a menti, » dit-elle, la voix brisée. « Après tout ce que je lui ai demandé. »
Kael resta silencieux un instant, puis répondit avec cette douceur qu'il réservait rarement aux moments graves.
« Je ne pense pas qu'il t'ait trompée, Bianca. Pas comme tu le crains. » Il chercha ses mots. « Thomas t'est fidèle. Je le vois dans sa façon de te regarder. Personne ne résiste à une fille comme toi. »
Elle voulut protester, mais il continua, presque en riant, essayant de la dérider :
« Sérieusement. Si j'étais lui, je ne résisterais à rien de toi. »
Ce n'était qu'une blague, la énième d'une longue série. Mais quelque chose dans le silence qui suivit fut différent. Leurs regards se croisèrent trop longtemps. Bianca, encore submergée par la peine et la colère, sentit quelque chose d'autre remonter — un vertige qu'elle avait toujours refusé de nommer.
Ce fut elle qui franchit la distance en premier.
Kael se figea une seconde, comme pris de court malgré son expérience du monde et des autres résidents du bunker. Puis quelque chose céda en lui aussi.
Ce qui suivit ne fut ni précipité ni raisonné. Ce fut doux, hésitant au début, puis de plus en plus certain, comme si deux solitudes se reconnaissaient enfin l'une dans l'autre. Avant d'aller plus loin, il s'écarta légèrement, cherchant son regard.
« Tu es sûre ? » demanda-t-il, sérieux pour une fois.
Elle répondit d'un simple geste, et le reste de la nuit leur appartint, loin du bruit du monde, loin de Thomas, loin de tout ce qui n'était pas eux deux.
Quand tout fut fini, allongés côte à côte dans la pénombre du bunker, Kael tourna la tête vers elle.
« Je crois que je t'aime, » dit-il simplement, sans détour, sans esquiver comme il le faisait pour tout le reste. « Depuis un moment déjà. »
Bianca sentit sa poitrine se serrer d'une émotion qu'elle ne sut nommer entièrement — de la joie, de la peur, et quelque chose comme un vertige.
« Moi aussi, » murmura-t-elle. « Je crois que je t'aime aussi. »
Ils restèrent ainsi longtemps, sans bouger, sans parler, simplement conscients que quelque chose venait de changer irrémédiablement entre eux.
8. Le pacte rompu
Les jours suivants, Bianca ne redescendit plus au bunker par simple habitude — elle y courait, dès qu'elle le pouvait, portée par cette ivresse nouvelle qu'elle n'avait pas ressentie depuis longtemps. Avec Thomas, les choses restèrent étranges, suspendues : elle ne lui parla ni de Yuna ni de Kael, et lui sentit une distance grandir sans en comprendre la cause.
Mais au bunker, quelque chose d'autre se tendait.
Quand Kael avait accepté de s'installer là, sa seule condition avait été claire : il coopérerait aux recherches, répondrait aux questions, se laisserait observer — mais sa relation avec Bianca ne serait jamais un sujet de négociation. Mei et les autres avaient accepté sans discuter, persuadées à l'époque que cette histoire resterait une simple amitié.
Ce n'était plus le cas.
« Il ne se présente plus aux protocoles, » se plaignit Camille un matin, en retrouvant Mei et les autres dans la salle de contrôle du bunker. « Trois séances annulées cette semaine. »
« Il attend qu'elle arrive, » ajouta Léa, agacée. « Dès qu'elle descend, il laisse tout tomber pour elle. »
Mei, en scientifique rigoureuse qu'elle était, sentait la frustration monter. Des mois de travail, des protocoles patiemment établis, des données précieuses sur une espèce dont on ne savait presque rien — tout cela s'effondrait au fil des sourires échangés entre Bianca et Kael.
« On ne peut pas continuer comme ça, » trancha Mei un soir, réunissant le groupe sans Bianca. « On a un devoir scientifique. Ce qu'on découvre ici pourrait changer notre compréhension d'autres formes de vie. On ne peut pas laisser une histoire d'amour saboter tout ça. »
Personne n'osa vraiment la contredire, même si Jade et Amara échangèrent un regard gêné. Elles aimaient Bianca. Elles aimaient aussi Kael, à leur manière. Mais elles voyaient bien, elles aussi, l'ampleur du travail qui stagnait.
Ce soir-là, plusieurs échantillons destinés à l'analyse furent jetés, périmés faute d'avoir pu être exploités à temps. Une décision fut prise, en silence, sans en informer ni Bianca ni Kael : il fallait reprendre le contrôle.
Personne, à ce moment-là, n'imaginait jusqu'où cela les mènerait.
9. Le déclin
Mei proposa une solution en apparence raisonnable : Bianca ne descendrait plus que le week-end, pour laisser à l'équipe le temps de rattraper son retard sur les protocoles. Bianca, ne voulant froisser personne et croyant sincèrement bien faire, accepta.
Ce fut une erreur.
Les premiers jours, Kael tint bon, fidèle à lui-même — blagues, sourires, agilité intacte. Mais peu à peu, quelque chose se mit à vaciller en lui. Sa peau, d'un bleu profond et éclatant depuis toujours, commença à se ternir par endroits, comme délavée. Il se plaignait de douleurs sourdes, qu'il minimisait aussitôt par une pirouette ou une blague.
« Juste un petit coup de mou, » disait-il en riant, quand Mei venait vérifier ses constantes. « Rien qu'une bonne nuit ne réglera pas. »
Mais les nuits ne réglaient rien.
Quand Bianca revint le week-end suivant, elle le trouva changé — pas dans son humeur, toujours aussi vive, toujours aussi drôle, mais dans son corps. Une fatigue nouvelle dans ses gestes, un teint plus pâle, presque grisâtre par endroits.
« Qu'est-ce qui se passe ? » demanda-t-elle, inquiète, en posant la main sur sa joue.
« Rien du tout, » répondit-il avec un clin d'œil. « Je suis toujours le plus beau du bunker, non ? »
Elle ne fut pas rassurée. Elle alla trouver Mei et les autres, exigeant des réponses.
« C'est le protocole, » expliqua Mei, évasive. « Un ajustement dans les analyses. Ça arrive, avec ce genre d'organisme. Ça va se réguler. »
Bianca voulut y croire. Elle n'avait aucune raison, à ce moment-là, de douter de ses amies.
Ce qu'elle ignorait, c'est que ce n'était pas un simple protocole. C'était son absence elle-même qui rendait Kael malade — comme si sa présence à elle avait toujours été, sans que personne ne l'ait jamais formulé clairement, une part essentielle de ce qui le maintenait en pleine forme. Et ce qu'elle ignorait aussi, c'est que certaines, dans ce groupe qu'elle croyait sien, avaient cessé depuis longtemps de vouloir simplement comprendre Kael.
Elles voulaient le garder. Coûte que coûte.
10. Ce qu'elle refusait de voir
Bianca ne tint pas longtemps à ce rythme d'absence. Après deux semaines à voir Kael décliner un peu plus à chaque visite, elle reprit ses habitudes, descendant presque tous les jours, malgré les regards désapprobateurs de Mei et des autres.
Et contre toute attente — ou du moins contre ce qu'on lui avait fait croire — Kael sembla reprendre des forces.
Son teint retrouva un peu de son éclat, ses blagues revinrent plus fréquentes, son agilité aussi. Bianca en fut soulagée, presque fière, sans comprendre pourquoi sa seule présence semblait avoir un tel effet sur lui. Elle ne fit jamais le lien complet entre son absence et sa maladie — personne ne le lui avait dit clairement.
Mais cette fois, Mei imposa une nouvelle règle, plus stricte : Bianca ne serait plus autorisée à assister aux séances de recherche. Kael lui-même, apprit-elle, avait demandé à ce qu'elle ne soit plus présente durant les protocoles — une décision qui la blessa sans qu'elle en comprenne la raison.
« Pourquoi ? » lui demanda-t-elle un soir, alors qu'il semblait particulièrement fatigué après une séance.
« C'est rien, » répondit-il, esquivant son regard pour la première fois depuis qu'elle le connaissait. « Une histoire entre moi et elles. Rien qui te concerne. »
Elle insista, sentant qu'il lui cachait quelque chose. Mais il refusa net d'en dire davantage, se réfugiant derrière une blague pour couper court à la conversation.
Ce fut une amie — pas Mei, mais Jade, plus tendre, plus honnête — qui craqua un jour et laissa échapper, presque malgré elle :
« Bianca... il ne va pas bien. Vraiment pas bien. »
Bianca sentit son sang se glacer.
« Comment ça, pas bien ? Elles m'ont dit que c'était réglé. »
Jade détourna le regard, mal à l'aise, prise entre sa loyauté envers le groupe et sa conscience.
« Je ne devrais rien dire. Demande-lui directement. Ou à Mei. »
Mais quand Bianca confronta Kael, il nia tout en bloc, prétendant n'avoir jamais été aussi en forme. Et quand elle se tourna vers ses amies, celles-ci minimisèrent, évoquèrent de vagues "ajustements de traitement", assurèrent que tout rentrerait dans l'ordre.
Bianca voulut y croire. Elle avait besoin d'y croire.
Ce fut une erreur de plus dans une longue série qu'elle ne réaliserait que bien trop tard.
11. Les vérités qui se recoupent
Tout finit par éclater le même soir, comme si le destin avait décidé de ne plus rien épargner à Bianca d'un coup.
Thomas vint la voir, le visage grave. Il avait appris, par une amie commune, que Bianca l'avait vu au café avec Yuna, et qu'elle n'en avait jamais soufflé mot.
« Pourquoi tu ne m'en as pas parlé ? » demanda-t-il, plus blessé que fâché. « Tu as préféré me faire la tête sans explication plutôt que de me confronter directement. »
Bianca, épuisée par les mensonges accumulés de toutes parts, craqua enfin.
« Parce que j'ai eu peur de la réponse, » avoua-t-elle. « Et parce que... » Elle hésita, puis se lança. « Il s'est passé quelque chose avec Kael. Ce soir-là. »
Le silence qui suivit fut long, pesant. Thomas ne cria pas, ne partit pas en claquant la porte comme elle l'avait redouté. Il resta simplement assis, digérant l'information, avant de répondre d'une voix étonnamment calme :
« Yuna me courait après depuis des semaines. Je n'ai jamais rien fait. Jamais. Mais toi... »
Il ne termina pas sa phrase, laissant le silence dire ce que les mots ne pouvaient pas.
Ils se parlèrent une bonne partie de la nuit — de leurs peurs, de leurs doutes, de tout ce qu'ils n'avaient pas su se dire à temps. Thomas comprit que Bianca n'avait jamais voulu le blesser, qu'elle avait agi dans un moment de vulnérabilité totale, croyant à tort qu'il l'avait trahie le premier. Elle comprit, elle, qu'elle avait laissé la peur et le doute prendre toute la place, au point de commettre une erreur qu'elle ne pourrait jamais totalement effacer.
Leur couple ne redevint pas ce qu'il était. Mais quelque chose d'autre naquit de cette nuit-là — une honnêteté nouvelle, une forme d'amitié solide qui survécut à la rupture amoureuse. Thomas resta présent, non plus comme le petit-ami de Bianca, mais comme un pilier sur lequel elle pouvait encore compter, notamment pour Kael, qu'il continuait d'apprécier sincèrement malgré tout.
« Il a besoin de toi, » lui dit simplement Thomas quelques jours plus tard, en la voyant si inquiète pour son ami bleu. « Et toi, tu as besoin de lui. Alors arrête de culpabiliser et va le voir. »
Ce fut lui qui, paradoxalement, la poussa à retourner voir Kael plus souvent — pas en tant qu'ex-petit ami jaloux, mais en ami sincère, capable de mettre de côté sa propre peine pour le bien de ceux qu'il aimait encore, d'une manière différente.
12. Attaché à des tubes
Les semaines suivantes, Bianca retourna voir Kael presque quotidiennement, portée par les mots de Thomas. Mais ce qu'elle découvrit à chaque visite l'effraya un peu plus.
Kael n'était presque plus jamais debout. Il passait désormais le plus clair de son temps allongé, relié à des tubes dont Bianca ne comprenait ni l'usage ni la nécessité — des perfusions d'un liquide translucide, des capteurs fixés sur sa peau devenue presque blanche par endroits, loin du bleu éclatant qu'elle avait connu.
Et pourtant, il continuait à plaisanter.
« Regarde-moi ça, » disait-il en désignant les tubes d'un geste théâtral, à peine capable de lever le bras. « On dirait un sapin de Noël. Il ne manque que les guirlandes. »
Bianca riait, malgré elle, malgré les larmes qui menaçaient à chaque visite. C'était sa manière à lui de la protéger, elle le savait — continuer à faire le clown pour qu'elle n'ait pas trop peur, pour qu'elle garde un peu d'espoir.
« Tu vas t'en sortir, » lui répétait-elle, autant pour le convaincre que pour se convaincre elle-même.
« Évidemment, » répondait-il à chaque fois, avec ce sourire qui ne quittait jamais tout à fait son visage, même dans les pires moments. « Je suis increvable. C'est écrit nulle part, mais crois-moi sur parole. »
Mei et les autres restaient évasives sur les causes exactes de son état. « Une complication, » disaient-elles. « Rien d'irréversible, en théorie. » Bianca sentait pourtant, à leur regard fuyant, à leurs explications trop vagues, que quelque chose ne collait pas.
Un soir, alors qu'elle veillait près de lui pendant qu'il somnolait, épuisé, elle remarqua une trace suspecte près d'une des perfusions — une décoloration anormale, presque comme une brûlure légère. Elle voulut en parler à Mei le lendemain, mais celle-ci esquiva la question, prétextant une urgence à régler ailleurs.
Bianca resta ce soir-là plus longtemps que d'habitude, la main posée sur celle de Kael, à écouter sa respiration devenue plus lente, plus laborieuse.
« Tu sais, » murmura-t-il, à moitié endormi, « même comme ça... couché, tubes partout, moche comme un lundi matin... je suis quand même heureux. Parce que tu es là. »
Elle posa son front contre le sien, retenant ses larmes du mieux qu'elle pouvait.
« Ne dis pas ça comme si c'était en train de se terminer, » souffla-t-elle.
Il ne répondit pas. Il s'était déjà rendormi.
13. La fausse rémission
Puis, un matin, sans aucune explication apparente, Kael se réveilla métamorphosé.
Le bleu profond de sa peau était revenu, plus éclatant encore qu'avant sa maladie. Il se leva seul, sans aide, arracha lui-même les tubes qui l'attachaient au lit avec un enthousiasme presque enfantin, et se mit à faire le tour du bunker en riant, comme pour prouver à tous — et à lui-même — qu'il était bel et bien de retour.
« Je vous avais dit que j'étais increvable, » lança-t-il fièrement à Bianca, qui le regardait, à la fois soulagée et incrédule.
Elle le serra dans ses bras si fort qu'il en perdit presque son souffle nouvellement retrouvé. Les autres résidents du bunker célébrèrent son retour à la vie avec une petite fête improvisée, des rires, de la musique. Pour la première fois depuis des semaines, l'endroit retrouva un peu de sa légèreté d'antan.
Mais dans la salle de contrôle, l'ambiance était toute autre.
« Il ne veut plus se prêter aux examens, » constata Camille, en consultant les données les plus récentes. « Il a refusé la séance de ce matin. Et celle d'hier. »
« Maintenant qu'il va mieux, il pense qu'il n'a plus besoin de nous, » ajouta Léa, la mâchoire serrée.
Mei, elle, fixait l'écran sans rien dire, les données de plusieurs mois de recherche s'effondrant devant ses yeux — des mois de travail, un dossier presque abouti sur une physiologie inconnue de la science, désormais hors de portée puisque le sujet principal refusait catégoriquement de continuer.
« On ne peut pas le forcer, » dit doucement Jade, mal à l'aise devant le silence pesant de ses amies. « C'est son choix. On avait dit que ça n'était jamais une cage. »
« On avait dit beaucoup de choses, » répondit Mei, d'une voix froide que personne ne lui connaissait vraiment.
Ce soir-là, alors que le reste du groupe fêtait encore le rétablissement de Kael, Mei resta seule dans le laboratoire, les yeux rivés sur les dossiers inachevés, sur les années de sa carrière suspendues à cette découverte qu'elle refusait de laisser filer.
Elle prit une décision, ce soir-là, qu'elle ne partagea avec personne — pas même avec Camille et Léa, ses plus proches complices dans ce projet.
Une décision qui allait tout changer.
14. Ce qui se cachait dans les assiettes
Mei ne dit rien à personne de sa décision, pas même à Camille et Léa, qui restaient persuadées que tout finirait par se régler avec le temps et la patience. Elle agit seule, avec la froideur méthodique qui avait toujours fait sa force en tant que scientifique — sauf que cette fois, cette rigueur servait un tout autre objectif.
Elle remarqua vite un détail : Kael ne touchait jamais à la nourriture du bunker, préparée par l'équipe pour les résidents. Il préférait systématiquement les repas que Bianca lui apportait de la surface, un rituel tendre entre eux qu'il ne manquait jamais.
Ce fut donc dans ces plats-là que Mei commença, discrètement, à altérer les choses.
Elle procédait par petites doses, presque indécelables, convaincue — ou voulant se convaincre — qu'elle contrôlait parfaitement la situation. Son idée était simple, glaçante dans sa logique froide : si Kael retombait malade, ne serait-ce qu'un peu, il redeviendrait docile, alité, disponible pour les examens qu'il refusait désormais. Une rechute contrôlée, pensait-elle, pour reprendre la main sur des recherches qui lui échappaient.
Elle n'avait pas anticipé à quel point ce serait difficile à doser. Ni à quel point ce serait difficile à arrêter, une fois commencé.
Les premiers jours, rien ne parut. Puis, progressivement, les symptômes réapparurent — d'abord une fatigue légère que Kael balaya d'un rire, puis des douleurs plus marquées, puis cette même pâleur grisâtre qui avait tant effrayé Bianca la première fois.
« Encore ? » murmura Bianca, la voix tremblante, en voyant son teint changer à nouveau sous ses yeux. « Mais tu allais tellement mieux... »
« Ça va revenir, » la rassura-t-il, même si sa voix manquait de la conviction habituelle. « Comme la dernière fois. »
Mais cette fois, ce ne fut pas comme la dernière fois.
Ce que Mei n'avait pas prévu, c'est que sa dose, pensée pour un affaiblissement temporaire et maîtrisé, allait s'accumuler bien plus vite qu'elle ne l'avait calculé — le métabolisme de Kael, encore largement incompris de la science humaine, réagissant de façon totalement imprévisible à ce qu'elle lui avait fait ingérer sans qu'il le sache.
En quelques jours à peine, il retomba plus bas qu'il n'était jamais tombé.
15. Le mot "transfert"
Bianca ne comprenait plus rien. La rechute était trop rapide, trop brutale pour correspondre à ce qu'on lui avait décrit comme une simple "complication réversible". Elle passait désormais ses nuits entières au chevet de Kael, refusant de remonter, refusant même de manger, rongée par une angoisse qu'elle n'arrivait plus à contenir.
« Qu'est-ce que vous lui faites ? » finit-elle par hurler un soir, face à Mei, Camille et Léa réunies dans la salle de contrôle. « Il empire de jour en jour et vous ne me dites rien ! »
« On fait tout ce qu'on peut, » répondit Mei, d'une voix étrangement plate. « Son organisme ne réagit plus comme avant. C'est... imprévisible. »
Bianca la scruta, cherchant dans ses yeux quelque chose qu'elle n'aurait jamais imaginé y trouver — une once de culpabilité, vite masquée. Mais elle était trop épuisée, trop rongée par la peur, pour vraiment interpréter ce qu'elle voyait.
Puis un matin, Mei réunit tous les résidents du bunker, ainsi que Bianca, dans la grande salle centrale.
« Nous avons pris une décision, » annonça-t-elle, sans émotion apparente. « Étant donné l'instabilité de la situation, plusieurs résidents vont être transférés vers une autre installation, plus adaptée à leurs besoins médicaux. »
Un à un, les autres résidents — les amis que Kael s'était faits, ceux avec qui il riait, ceux qu'il appelait sa nouvelle famille — furent emmenés dans les jours qui suivirent, valises faites à la hâte, adieux rapides et confus. Le bunker, autrefois vivant, animé, plein de rires, se vida presque entièrement.
Bianca s'accrocha à Mei après le départ du dernier résident.
« Et Kael ? » demanda-t-elle, la voix tremblante. « Où est-ce qu'il va être transféré ? »
Mei détourna le regard un instant, avant de répondre, d'une froideur presque clinique :
« Pour celui-là, il n'y a plus vraiment de solution de transfert. On a tout essayé. Il n'y a plus grand-chose à faire, Bianca. »
Le sol se déroba sous les pieds de Bianca.
« Vous voulez dire... »
Mei ne répondit pas. Elle n'eut pas besoin de le faire.
Bianca s'effondra en larmes, cherchant frénétiquement dans son entourage quelqu'un, n'importe qui, capable de l'aider, de trouver une solution, de renverser ce qui semblait déjà inéluctable. Personne ne put rien pour elle.
Il ne restait plus, dans ce bunker devenu silencieux, que Kael et elle.
16. L'appel
Les jours suivants, le bunker devint un monde à part, coupé de tout le reste. Mei et les autres avaient disparu, occupées ailleurs — ou peut-être fuyant, chacune à sa manière, ce qu'elles avaient provoqué. Il ne restait que Bianca et Kael, seuls au milieu des couloirs vides et des salles désertées.
Elle ne le quitta plus. Elle dormait à côté de lui, mangeait à peine, refusait tout appel de sa famille ou de ses amies restées à l'extérieur. Le monde du dessus n'existait plus vraiment pour elle.
Malgré tout, Kael continuait de blaguer — un peu moins fort, un peu plus lentement, mais toujours là, cette étincelle refusant obstinément de s'éteindre complètement.
« Tu sais ce qui me manquerait le plus, » lui dit-il un après-midi, la voix rauque, « si je devais partir ? »
Bianca sentit sa gorge se serrer. « Ne dis pas ça. »
« Ton rire, » continua-t-il comme si elle n'avait rien dit. « Le vrai. Pas celui que tu forces là, maintenant, pour me faire plaisir. »
Elle ne put s'empêcher un petit rire brisé, mélange de larmes et d'amusement malgré elle. « Voilà, celui-là, » sourit-il faiblement. « Garde-le. Pour de vrai, après. »
Ils passèrent leurs journées à se raconter des souvenirs, encore et encore — leur rencontre sur ce banc, sa première blague sur "la maison des plaisirs", le jour où Thomas et lui s'étaient chamaillés pour savoir qui était le plus drôle des deux. Chaque souvenir semblait plus précieux que le précédent, comme s'ils essayaient, ensemble, d'en garder une trace suffisamment forte pour survivre à tout le reste.
Un soir, Kael, dans un effort qui sembla lui coûter beaucoup, sortit de sous son oreiller un petit objet que Bianca n'avait jamais vu — une sorte de disque fin, presque translucide, qu'elle avait pris jusque-là pour un bijou sans usage particulier.
Il appuya sur le centre du disque.
Une image se matérialisa dans les airs, tremblante, comme projetée par une lumière qu'elle ne comprenait pas. Un visage apparut — une silhouette à la peau bleue, plus âgée, aux traits qui rappelaient étrangement ceux de Kael. Elle parlait dans une langue totalement inconnue de Bianca, chantante et étrange.
« C'est... » commença Bianca, le souffle coupé.
« Ma mère, » confirma Kael, un sourire fatigué mais sincère aux lèvres.
Il échangea quelques mots avec elle dans cette langue impossible à saisir, son ton s'adoucissant d'une manière que Bianca ne lui avait jamais connue. Puis l'image s'estompa.
« Qu'est-ce qu'elle a dit ? » demanda Bianca, la voix à peine audible.
« Qu'elle vient me chercher, » répondit-il simplement.
17. Deux jours
Ce ne fut pas des mois d'attente, comme Bianca l'avait redouté en entendant ces mots. Ce furent deux jours.
Deux jours qui lui parurent à la fois une éternité et un battement de cils.
Elle ne quitta pas son chevet, refusant de dormir vraiment, s'accrochant à chaque minute comme si sa présence seule pouvait retenir Kael un peu plus longtemps. Il dormait beaucoup désormais, entre deux éclats de conscience où il retrouvait, l'espace de quelques phrases, son humour intact.
« Deux jours, » avait-il dit en riant faiblement, le premier soir. « Elle a toujours été du genre à ne pas traîner. Pas comme moi. »
Le premier jour, ils ne parlèrent presque pas. Bianca resta simplement allongée contre lui, sa main dans la sienne, écoutant sa respiration devenue irrégulière, gravant dans sa mémoire chaque détail — la texture de sa peau, la chaleur qu'il dégageait encore malgré tout, le son particuLarite