L'Algérie des héros : une mémoire vive
Description
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L’Algérie a ses héros
Le feu est venu
Par la montagne.
Il a couru
Dans l’herbe sèche,
Grimpé aux branches,
Mordu les forêts,
Chassé les oiseaux,
Affolé les bêtes.
Derrière lui,
Des troncs noirs,
Des terres sans voix,
Des silences
Là où chantait la vie.
Et puis,
Les oliviers.
Les vieux oliviers.
Ceux qu’un grand-père
Avait plantés,
Qu’un père
Avait arrosés,
Qu’une main patiente
Avait confiés au temps.
Ils donnaient l’huile,
L’ombre et le fruit,
La patience des saisons,
La richesse sans bruit.
Ils étaient le pain
Posé sur la table,
La lumière dans la jarre,
La fierté du montagnard,
La mémoire des anciens
Enracinée dans la pierre.
On héritait
D’un olivier
Comme on hérite
D’un nom.
Et le feu passa.
Il ne demanda rien.
Il prit.
Puis la montagne
Appela.
Sans voix.
Par sa fumée.
Par ses maisons
Menacées.
Par ses bêtes
Affolées.
Par ses arbres
Couchés.
Par les regards
De ceux qui voyaient brûler
Ce qu’une vie
Avait mis debout.
Et quelqu’un
Entendit.
Puis un autre.
Puis cent.
Puis mille.
Personne
N’avait donné rendez-vous.
Pourtant,
Les routes
Se remplirent.
De l’Est
Jusqu’à l’Ouest,
Du Sud
Jusqu’au Nord,
On venait.
Des voitures.
Des camionnettes.
Des camions
Dans la nuit.
Deux mille kilomètres
N’étaient plus une distance.
Quand un frère appelle,
La route
Se raccourcit.
On apportait de l’eau.
Du pain.
Des fruits.
Des médicaments.
Des couvertures.
Des matelas.
On donnait
Son argent.
On donnait
Son temps.
On donnait
Ses bras.
On ouvrait
Sa porte
À celui
Qu’on ne connaissait pas.
On dressait
Une table
Pour celui
Dont on ignorait le nom.
Des femmes,
Des jeunes femmes,
Des jeunes filles,
Étaient là,
Aux côtés
Des hommes.
À trier.
À compter.
À charger.
À organiser.
À prendre la route
Avec les convois.
Puis quelqu’un demanda :
Et les bêtes ?
Alors le fourrage
Prit la route.
Pour les chèvres,
Les brebis,
Les moutons,
Les vaches,
Les ânes.
Eux aussi
Avaient fui le feu.
Eux aussi
Avaient tout perdu.
Puis quelqu’un
Regarda plus loin.
Vers la forêt.
Vers ceux
Qui ne pouvaient appeler.
Les singes.
Les oiseaux.
Les loups.
Les sangliers.
Des vétérinaires
Arrivèrent.
Avec leurs trousses.
Avec leurs mains.
Avec leur patience.
Ils cherchèrent,
Sous les brûlures,
Sous la peur,
Sous l’épuisement,
Un souffle,
Un battement,
Une vie
Encore battante.
Voilà ce que le feu
N’avait pas prévu.
Il savait brûler
Les arbres.
Pas ce qui relie
Les hommes.
Il savait noircir
La terre.
Pas les consciences.
Il pouvait prendre
Un champ,
Une maison,
Un troupeau,
Un olivier.
Mais pas une main
Tendue vers une autre.
Quelque chose
S’était réveillé.
Quelque chose
D’ancien.
Plus ancien
Que les querelles.
Plus profond
Que les distances.
Plus solide
Que les frontières.
Sous la poussière
Des années,
Sous les colères,
Sous les différences,
Dormait encore
Un même battement.
Ils croyaient trouver
Un peuple dispersé.
Ils réveillèrent
Des fils,
Des filles,
Des héritiers
De ceux qui savaient
Se lever ensemble.
Ce qu’un peuple oublie,
Il ne le perd pas.
Il l’enterre.
Et ça remonte
Quand la terre brûle.
Et même au cœur
Du désastre,
L’humour trouva
Son passage.
Les soixante-neuf wilayas
Devinrent soudain
Les États-Unis
D’Algérie.
Non parce que tout
Était parfait.
Non parce que tout
Était oublié.
Mais parce qu’une douleur,
Quelque part,
Était devenue
La douleur
De tous.
Alors le feu
Changea de sens.
Il était parti
De la forêt.
Il entra
Dans les consciences.
Et là,
Il ne brûlait plus.
Il éclairait.
Il révélait
Ce qu’on ne voyait plus.
Ces hommes
Sur les routes.
Ces femmes
Dans l’action.
Ces jeunes
Aux bras ouverts.
Ces paysans
Avec leur fourrage.
Ces vétérinaires
Penchés sur la vie.
Ces familles
Aux portes ouvertes.
Ces anonymes
Qui donnaient
Sans demander
Qui recevrait.
On croyait les héros
Dans les livres,
Leurs noms
Gravés dans la pierre,
Leurs visages
Accrochés aux murs.
Nous avions oublié
Qu’un héros
Peut porter de l’eau,
Conduire un camion,
Ouvrir une porte,
Soigner une bête,
Préparer un repas,
Offrir son temps,
Donner son sang,
Tendre ses mains
Et dire simplement :
Je suis là.
Le feu
Laissera ses cendres.
La pluie
Reviendra.
La forêt
Cherchera le ciel.
Les saisons
Reprendront leur chemin.
Et l’olivier
Qu’on croyait mort
Ne repartira pas
De sa cime.
Il repartira
Du bas.
De la souche.
De ce qui restait
Sous la terre,
Là où le feu
N’était pas descendu.
Comme ce peuple.
Brûlé
En surface.
Vivant
Dans ses racines.
Ce jour-là,
De l’Est
Jusqu’à l’Ouest,
Du Sud
Jusqu’au Nord,
Par-delà les montagnes,
Les villes
Et les villages,
Au milieu du feu,
De la fumée,
Des cendres,
Quelque chose
S’est remis debout.
Quelque chose
Que le feu
Ne pouvait atteindre.
Une mémoire.
Un peuple.
Une Algérie.
Et ses héros.